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Les profs du professionnel sont-ils professionnels ?

dimanche 20 mai 2007 par MATHERON Olivier

Dans un article de le monde de l’éducation de mai 2007, Anne Mascret ouvre le débat sur les compétences des professeurs de lycée professionnels.

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Article de Anne Mascret dans la lettre de l’éducation.

Dans de nombreuses filières de l’enseignement professionnel, la formation et le recrutement des enseignants omettent la mise en pratique et la remise à jour par le terrain, en entreprise. Une lacune importante qui pénalise certains diplômes.

Enseigner la conduite de chantier sans avoir jamais mis les pieds sur un chantier ou former les jeunes à la conception de moteurs sur des plans qui datent de dix ans, c’est possible dans l’enseignement professionnel aujourd’hui. Un professeur de lycée professionnel (PLP) peut tout a fait enseigner trente-sept ans et demi sans passer par l’entreprise, si ce n’est quelques semaines lors de sa formation en IUFM ou pour accompagner les jeunes en stage. Selon la DEPP, seul un PLP sur dix vient de l’entreprise. "C’est une hérésie", s’insurge Jérôme Rodrigo, chef de travaux au lycée professionnel Lavoisier à Brives (Indre). Pourtant comme beaucoup de ses collègues, il a suivi le parcours classique : BTS, licence, maîtrise, CAPLP... sans jamais croiser l’entreprise et sa culture.

Depuis 1989, le concours pour devenir PLP n’est ouvert qu’au titulaires d’une licence. Finis les CAP justifiant de cinq ans d’expérience qui pouvaient postuler à l’enseignement. L’éducation nationale recrute de plus en plus de jeunes diplômés des filières technologiques. Ils ont une très bonne formation théorique mais très peu d’expérience professionnelle, "ce qui peut être très inquiétant pour la validité de la formation, tant en termes de réponse aux attentes des élèves qu’en termes d’insertion sur le marché du travail", estime Vincent Troger, maître de conférences à l’IUFM de Versailles-Cergy-Pontoise. C’est surtout vrai dans les disciplines industrielles comme la construction mécanique ou électrique.

Dans d’autres filières comme le tertiaire (vente, comptabilité, bureautique), la moitié des enseignants sont des cadres, surtout des femmes, qui ont décidé de quitter l’entreprise après dix ou quinze ans d’expérience sous la pression du chômage, de la vie de famille ou par réel désir d’enseigner. Ils assurent pour l’instant l’équilibre du système en faisant part de leur vécu à leur jeunes collègues fraichement diplômés.

En revanche dans des disciplines comme la coiffure, l’artisanat ou le secteur médico-social, il n’existe pas de diplôme technologique du niveau de la licence. En tapisserie, fonderie, couverture ou céramique industrielle, les concours de recrutement ont même été fermés. Impossible donc de recruter des enseignants titulaires, ce qui explique l’accroissement dans ces filières de la proportion de professeurs contractuels ou de maîtres auxiliaires, parfois recrutés dans des conditions hasardeuses. Selon le DEPP, 45% des enseignants en artisanat ne sont pas titulaires ! Ils sont 26 % pour les métiers d’art ou 36% dans le génie du verre et de la céramique. Qui sont-ils ? Les études précises manquent. De plus en plus de jeunes n’ayant pas fini leurs études viennent grossir les rangs de professionnels au chômage. Est-ce la solution à la professionnalisation des LP ? Non, car ces personnels, payés au smic quelle que soit leur expérience ; ne restent pas. "Dès que l’activité économique reprendra, ils retourneront dans le privé où ils seront beaucoup mieux payés", analyse Jacques Perrin, doyen du groupe STI à l’inspection générale.

Mais en quoi ce manque d’expérience professionnelle est-il problématique ? L’une des missions des PLP est de former les employés et les ouvriers qualifiés dont le commerce et l’industrie ont besoin : comment former des professionnels compétents, aptes à s’insérer sur le marché du travail, quand on ne connaît pas soi-même les exigences du monde professionnel ? Un enseignants d’électrotechnique expliquera sans difficulté comment brancher un ordinateur pour identifier l’origine d’une panne d’ascenseur. Mais aura-t-il l’idée de dire à ses élèves que la première chose à savoir faire en situation sera de débloquer la porte de l’ascenceur ? Aux compétences théoriques de ce métier s’ajoutent le bricolage et la débrouillardise. Même chose pour un électricien : la maîtrise des branchements et autres va-et-vient est une chose. Mais le client veut un produit final propre : il faudra donc savoir faire un peu de plâtre ou de colle et faire attention à visser bien droit le boîtier électrique. Seul un professeur qui à connu le monde de l’entreprise intégrera ces considérations dans son enseignement.

En effet, il est impossible de trouver ce genre de réponses dans des manuels qui , par ailleurs, n’existent pas. Reste la formation continue, assurée par les académies. Jean-Luc Sénat, président du comité d’orientation de l’Association française pour le développement de l’enseignement technique (Afdet), prône la multiplication des stages en entreprise pour les enseignants en cours de carrière. Thomas Drouynot, professeur de genie civil au lycée du bâtiment les Marcs-d’Or, à Dijon (Côte-d’Or), a effectué un stage d’un an chez C3B en tant que conducteur de chantier : "Je voulais combler un manque et savoir si je racontais des bêtises. J’ai désormais un discours beaucoup plus riche, étayé d’exemples concrets. Je peux répondre aux gamins quand il me demande combien gagne tel ou tel professionnel. J’ai aussi vu comment ont évolué les techniques de coffrage ou de bétonnage."

L’autre intérêt des stages est de permettre à l’enseignant de nouer des relations avec les entreprises locales. "Je ne suis plus reèu de la même manière sur un chantier. Avant le chef était toujours indisponible. Maintenant, il me fait part de ses problèmes", constate thomas Drouynot.

Grâce à son stage d’un an chez PSA, Jérome Rodrigo peut faire entrer des véhicules de l’usine comme supports de formation dans son lycée. Il se procure des plans de moteurs récents sur lesquels il fait travailler ses élèves, et son réseau l’aide à trouver des stages pour les jeunes, tout en entretenant une relation de confiance avec leurs tuteurs. Mais ces stages organisés par le Centre d’études et des ressources pour les professeurs de l’enseignement technique (Cerpet), ne concernent que quatre ou cinq enseignants par an ! Les académies rechignent en effet à payer deux professeurs, le stagiaire et son remplaçant, pendant une année. Sans parler des difficultés selon les filières, à trouver un remplaçant.

Une autre formule a concerné 1500 enseignants l’an passé : des stages courts (une semaine) pendant les vacances scolaires. Une expérience que certains voudraient étendre à tous les PLP, y compris ceux des disciplines générales. Mais ce n’est pas le choix du ministère qui, plutôt que d’envoyer les enseignants dans les entreprises, préfère y envoyer les jeunes via l’apprentissage. "Nous voulons augmenter la part de marché des formations sous apprentissage, car elles insèrent plus rapidement les jeunes que les formations sous statut scolaire", affirme Richard Mazur, conseiller technique auprès du ministre pour l’enseignement professionnel.

C’est également une solution qui séduit de nombreuses entreprises, notamment dans les secteurs du bâtiment et des travaux publics. "Je n’ai aucun intérêt à recruté un jeune formé en LP, explique Jean Cauvel de Beauville, directeur général de Moncelec Automatismes. Je dois le payer comme un salarié normal alors qu’il ne sait rien faire ! Je préfère un jeune formé par alternance car là il apprend un métier. On ne cherche pas des jeunes cultivés, mais opérationnels.".

Mais si l’apprentissage permet certes une meilleures insetion à court terme, ce n’est pas vrai à long terme. Dominique Raulin, auteur de l’Enseignement professsionnel aujourd’hui (ESF, 2006), met en garde contre cette illusion. "L’apprenti est un vrai agent économique, directement employable, mais il n’a pas forcément une formation de base suffisante pour lui permettre de s’adapter ou de se reconvertir contrairement à un jeune formé en LP".

C’est un paradoxe que rencontre actuellement l’Allemagne, un pays connu pour avoir fait le choix de l’apprentissage, aujourd’hui obligé d’investir massivement dans la formation continue pour permettre aux salariés d’évoluer.

Anne Mascret "Le monde de l’éducation"


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