SPIEN

Les maux de la condition enseignante

dimanche 2 décembre 2007 par MATHERON Olivier

D’après la lettre de l’éducation n°572 - 15 Octobre 2007

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Redéfinir le métier d’enseignant est l’un des plus « grands classiques » de l’éducation nationale, depuis une trentaine d’année. Les rapports de référence sur le sujet -rapports Joxe (1972), Meirieu (1998), Obin (2001), Thélot (2004) sans oublier celui de Xavier Darcos remis en mars dernier au futur Président de la République -s’empilent sur le bureau de Marcel Pochard, le président de la nouvelle commission sur la redéfinition du métier enseignant du XXIe siècle. Les propositions d’évolution de la condition des 838 000 enseignants français vont toutes dans le même sens : les faire travailler en équipe les amener à être plus présents dans les établissements, tout en étoffant leurs possibilités de carrière et de promotion… Le cap fixé par le gouvernement est clair : introduire un peu de culture de la performance au sein du « mammouth », et rendre le métier attractif, alors que d’ici 2012, 40% des effectifs enseignants seront renouvelés. Tout l’enjeu est de savoir comment appliquer ces mesures, et surtout si le gouvernement, à l’heure des restrictions budgétaires en aura les moyens.


La définition du métier

Constat : Quelles sont les missions d’un enseignant ? Selon les décrets de 1950 qui définissent le métier, un enseignant est « responsable de l’ensemble des activités scolaires des élèves ». Il travaille au sein « d’équipes pédagogiques ». Il apporte « une aide au travail personnel des élèves », en « assure le suivi », procède à leur évaluation et « les conseille dans le choix de leur projet d’orientation ». Pour cela, il doit un service dans l’établissement de 27 heures pour les professeurs des écoles, 18 heures pour un professeur certifié, et de 15 heures pour un agrégé, même si leur temps de travail effectif est évalué à près de 10 heures par semaine. Compte tenu de l’évolution de la société et des demandes adressées à l’école ces décrets fondateurs apparaissent obsolètes à beaucoup d’observateurs. Selon l’UNSA éducation, « la concertation, l’accompagnement pédagogique des élèves, le tutorat, les réunions d’équipe éducative, le suivi individualisé, l’aide au travail méthodologique et la relation avec les familles » doivent être aujourd’hui prise en compte et intégrés au temps de service. Si les syndicats défendent la définition même d’un temps de service, d’autres voix se font entendre, à l’image de l’écrivain Hervé Amon. « Au lieu de négocier des temps de service, il vaut mieux donner des heures par élève, selon leurs besoins, avec une organisation souple, par classe ou en petits groupes. ».

Pistes : de la redéfinition des missions des enseignants doit découler une révision de l’organisation des temps de service. Le SPIEN appelle ainsi à consacrer 3 des 18 heures à l’accompagnement scolaire et à la concertation des équipes. Fin 2004, la commission Thélot proposait une autre approche : « L’exercice du métier de professeur ne peut être défini de manière détaillée qu’en fonction des cycles de parcours des élèves et du contrat d’établissement. Ainsi, la part d’accompagnement des élèves pourra être différente, par exemple, si le PLC exerce en première ou en terminale ou dans un des cycles du collège. » C’est cette logique que reprend Xavier Darcos dans son rapport. L’actuel ministre de l’éducation nationale propose de définir « une typologie » des métiers de l’enseignement qui « établirait une distinction entre professeur de collège dans une quartier sensible, professeur de lycée des métiers, professeur de BTS ou de classe préparatoire, formateur, conseiller pédagogique, professeur principal, etc. ». Chaque enseignant verrait alors son service d’enseignement annualisé.


Salaire

Constat : « Les enseignants ont perdu 20% de leur pouvoir d’achat ces 25 dernières années. ». La conclusion d’une étude de trois économistes, publiée début 2007, a frappé les esprits des enseignants dont l’un des motifs de malaise est la faiblesse de leur salaire, vis-à-vis notamment du secteur privé. Même si le ministère de l’éducation nationale critique cette étude, il ne peut contester une nouvelle évaluation de l’Insee, qui montre que le salaire des enseignants a baissé de 2,3% entre 2004 et 2005. Aujourd’hui un enseignant certifié ou un professeur des écoles commence sa carrière avec un salaire de 1500 euros net par mois contre près de 1900 euros pour un agrégé. En fin de carrière les premiers gagnent en moyenne 2500 euros, contre 3000 à 3500 euros pour un agrégé. S’y ajoutent des indemnités plafonnant à 160 euros par mois.

Pistes : Outre une revalorisation générale et une « reconstruction des carrières intégrant la hors-classe » que nous réclamons, mais pas encore à l’ordre du jour, le principal levier du gouvernement pour améliorer l’ordinaire des enseignants est le développement des heures supplémentaires. Encore faut-il qu’ils en soient demandeurs. Jusqu’à cette année, ils n’en faisaient en moyenne qu’une par semaine dans le secondaire. Nicolas Sarkozy a également évoqué une modulation des salaires des enseignants selon le « mérite ». Pour le pédagogue Philippe Meirieu, « on ne peut pas soumettre l’enseignant à une obligation de résultats, définis en termes d’apprentissages calibrés, les mêmes pour tous, mais à une obligation de compétences ». Enfin, l’idée de prime est avancée. Xavier Darcos évoquait dans son rapport la notion « d’une prime de métier » modulée selon le poste occupé (professeur de collège dans un quartier sensible, professeur de lycée des métiers, professeur de classe préparatoire, etc).


Conditions de travail

Constat : Des salles des profs qui ressemblent à des hall de gare, un casse-tête permanent pour trouver un coin libre pour travailler ou pour recevoir élèves comme parents… La revalorisation ne va pas sans amélioration des conditions matérielles de travail. Cela passe par une réflexion sur l’architecture scolaire, qui doit prendre en compte l’aménagement de petites salles pour des travaux en groupe ou de bureaux équipés.

Pistes : Pionnière en la matière, la région Poitou-Charentes a aménagé, au printemps 2007, des bureaux dédiés aux enseignants et équipés d’ordinateurs et d’Internet dans sept lycées. Huit autres établissements devraient suivre cette année. La concertation menée en amont a permis de lever le doute au sein des équipes éducatives. « D’abord attentistes, elles perçoivent aujourd’hui ces aménagements comme un meilleur moyen, de travailler, mais de là à rester plus longtemps dans les établissements, c’est une autre histoire », explique-t-on au conseil régional. Si effectivement une telle mesure est « incitative », selon Jean Pierre Obin, « croire à cela pourrait être un levier pour augmenter le temps de présence est une fausse piste. Les enseignants n’accepteront jamais de renoncer à leur liberté d’organisation professionnelle, cela tuerait le métier. » Convaincu qu’elle peut aider à l’apaisement des tensions au sein des établissements, la région espère généraliser la formule à ses 90 lycées d’ici à 2009, même si la situation est un peu hybride, à la croisée des compétences régionales et de celles de l’éducation nationale.


Début de carrière

Constat : Le départ vers une autre académie et la confrontation avec un public difficile peuvent être sources de souffrance pour les jeunes enseignants », rappelle l’universitaire Patrick Rayou. C’est en partant de ce constat que la loi sur l’école de 2005 prévoyait que « les nouveaux professeurs titulaires demeurent affectés à l’issu de la seconde année d’IUFM, dans leur académie de formation et [que] l’affectation dans des établissements réputés difficiles [soit] évitée ». Ce principe, repris dans le cahier des charges des IUFM, est relativement clair, mais « il n’est pas encore appliqué sur le terrain dans le second degré ». Outre la première affectation, le salaire « très juste » des enseignants débutants nous inquiète

Pistes : « La priorité doit aller à l’encadrement des nouveaux professeurs à leur arrivée », note Hervé Hamon grâce à une sorte de tutorat assuré par des enseignants expérimentés. Pendant leurs premières années, les nouveaux enseignants pourraient négocier un projet personnalisé, avance en complément Xavier Darcos. Concernant la revalorisation du début de carrière nous demandons le rétablissement d’une prime d’équipement pour les nouveaux enseignants afin de s’installer dans la profession.


Bivalence :

Elle existe aujourd’hui chez les professeurs d’enseignement général des lycées professionnels et les enseignants des disciplines « doubles » (histoire-géographie, physique-chimie) la pratiquent… La bivalence, à savoir la compétence d’un professeur à enseigner deux matières différentes, est un rêve de gestionnaire, mais aussi un moyen dans les petites classes des collèges, de ménager une transition entre le maître unique de l’école primaire et les onze enseignants différents que découvrent les élèves à l’entrée en 6ème, ou encore de mieux prendre en compte le décloisonnement des disciplines. Revenu sur le devant de la scène avec Gilles de Robien fin 2006, le principe a été inscrit au nouveau cahier des charges des IUFM, qui prévoit « d’inciter » les futurs enseignants à passer des mentions complémentaires au CAPES. Reprise par Xavier Darcos, la bivalence donne désormais droit à une prime de 1200 à 1500 euros. Malgré cela, et alors qu’elle est la règle aujourd’hui dans les autres pays européens, notamment en Allemagne, seules 27 mentions complémentaires ont été obtenues en France en 2006, où elle demeure un tabou syndical. Le SPIEN rejette la bivalence associée à une déqualification qui n’a qu’une approche purement comptable

Pistes : Outre « l’attrait d’une carrière plus variée », selon Xavier Darcos, des avantages particuliers peuvent être imaginés, en matière d’organisation de service notamment. « La garantie pourrait être donnée à un enseignant bivalent, dans les petits collèges ruraux notamment d’assurer la totalité de son service dans le même établissement plutôt que de le voir dispersé dans une seule discipline sur trois ou quatre établissements », suggère l’IGEN Jean Pierre Obin. Pour Philippe Meirieu, elle pourrait également faire l’objet d’un arrangement, acceptée « en compensation d’un congé de formation de six mois de formation à l’université ».


Evaluation

Constat :« Elle devrait être un outil privilégié pour gérer les carrières et les promotions des professeurs, réclamait déjà le rapport Thélot de 2004, le fondement de la reconnaissance de leur travail ». C’est loin d’être le cas avec le système actuel fondé depuis 1972 sur une double notation, administrative - par les chefs d’établissement, sans aucun poids - et pédagogique - par les inspecteurs d’académie - qui suscite l’insatisfaction générale. Injuste dans son fonctionnement avec des critères d’évaluation flous et hétérogènes, des rythmes d’inspection dissemblables. « Il laisse exister des différences sensibles de rémunération selon les échelons, et du coup des inégalités difficiles à justifier », explique le Sociologue Pierre Merle. S’ajoute à cela une inefficacité criante, selon le Haut Conseil de l’évaluation de l’école, puisqu’il s’avère « sans effets sur les pratiques individuelles et collectives des enseignants ». Formaliste et infantilisant, « le système ne sert qu’à préserver un mode de gestion bureaucratique », estime l’ancien recteur Claude Pair. Et dans les faits, « la carrière ne se fait pratiquement qu’à l’ancienneté et en fonction du rang de sortie au concours ».

Pistes :Dans son rapport, Xavier Darcos propose que le chef d’établissement, principal évaluateur des personnels attribue les primes aux professeurs qui auraient conduit « avec succès à leur terme des projets pédagogiques ou éducatifs », « les corps d’inspection [n’intervenant] dans l’évaluation de personnels que dans quelques cas précis : manquements graves, excellence et promotion ». La résistance sera forte non seulement de la part des inspecteurs qui veulent préserver leur pré carré en conservant la note pédagogique, mais aussi des syndicats, pour lesquels le système actuel est la garantie de l’indépendance de l’enseignants par rapports aux chefs d’établissement. D’autres pistes existent, comme la production d’un rapport d’activité tous les trois ans par l’enseignant servant de base à un entretien avec une commission paritaire un peu comme à l’université, proposée en 1999 par l’inspection générale. Dans le même esprit, l’inspecteur général Jean Pierre Obin préconise deux évaluations : l’une formative, par les inspecteurs sans conséquence sur la carrière ; l’autre de promotion, environ cinq fois dans une carrière où tous les pans de l’exercice du métier de l’enseignant feraient l’objet de regard croisés.


Formation initiale

Constat :C’est la grande interrogation : la commission Pochard va-t-elle proposer de chambouler le nouveau cahier des charges de l’IUFM, présenté en décembre 2006. Même si elle est plus professionnalisante et plus progressive, la formation prévue par le nouveau cahier des charges ne vas pas assez loin pour certains. « L’essentiel est le concours de recrutement. Or Aujourd’hui, on ne recrute les futurs enseignants sur une base académique. Il faut mettre en place un concours véritablement professionnel afin de modifier l’identité professionnelle des enseignants ».

Pistes : Fin 2004, la commission Thélot avait proposé de consacrer deux années complètes à la formation professionnelle des enseignants avec un concours à l’entrée, doublé d’un examen professionnel ouvrant à la titularisation des enseignants. Cela s’accorde avec la proposition du chercheur Patrick Rayou : « La formation des futurs enseignants serait lissée sur sept ans : modules de préprofessionnalisation dans les trois années de licence, deux années d’IUFM, puis les deux premières années d’enseignement en service partiel pour permettre une formation continue. »


Mobilité

Constat :Dans l’éducation nationale, « il existe une vraie crise de la cinquantaine. Après avoir commencé dans des postes difficiles, les enseignants ont en général réussi à 40 ans à obtenir le poste de leur vie… Mais dix ans plus tard, ils commencent à s’ennuyer, à se poser des questions. C’est à cet âge qu’ils doivent pouvoir s’orienter vers une nouvelle carrière », assure l’écrivain Hervé Amon. Pour éviter qu’un enseignant ait à passer toute sa vie devant des élèves, l’éducation nationale propose peu de solutions de mobilité. Les concours permettent à quelques centaines de rejoindre chaque année l’encadrement (chefs d’établissement, IA-IPR, etc.), mais « ces promotions comportent des risques (déplacement brutal, adaptation à des fonctions totalement différentes) et l’attrait financier n’est pas décisif » remarquait au printemps Xavier Darcos dans son rapport. En 2003 la mise en place dans le cadre de la loi Fillon sur les retraites d’un « dispositif seconde carrière » des enseignants a suscité l’espoir. Peine perdue, quatre ans plus tard seulement une cinquantaine de postes en mobilités sont proposés. De même, la possibilité de partir en formation continue est quasi nulle. A l’éducation nationale 3,2 jours de formation continue sont dépensés par enseignant…

Pistes : contre l’usure des fins de carrière, « un aménagement des temps de service permettrait aux enseignants les plus expérimentés de sortir de la classe. On peut prévoir par exemple des heures d’encadrement et d’aide des jeunes enseignants ». Le dispositif seconde carrière ne pourra pour sa part fonctionner que si des emplois sont réservés dans les autres administrations. Enfin concernant la formation continue, la commission Thélot prônait en 2004 qu’elle soit obligatoire et inscrite dans le temps de service des enseignants.


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